Texte ancien, légèrement retouché pour en effacer quelques mièvreries de vingtenaire que le trentenaire n’assume plus. Mais je suis certain que vous le trouverez encore trop mièvre.
Anis avait eu à moitié raison, c’est-à-dire que seule la moitié du TGV (comportant les wagons numéros 10 à 18) arriva en retard. Sur la moitié du quai correspondante, une belle pagaille donc, en ce premier samedi des vacances de Noël. Pardon madame, pardon monsieur, passez, mais oui, passez, oups, zut, oui c’est une trop grosse valise mais de quoi je me mêle, excusez-moi vous êtes assis au 54 et je crois que c’est mon siège. Ah oui, au temps pour moi, je ne suis pas dans le bon wagon. Arrivé au bon wagon : excusez-moi vous êtes assis au 54 et je crois que c’est mon siège. Le jeune homme se répandit en excuses, et m’expliqua qu’il avait pris un billet à la dernière minute, sous réserve de places assises disponibles. Il allait donc passer le trajet debout par ma faute.
Je lui offris un Ricola au citron pour me faire pardonner, et il déclina poliment. Je pris donc place côté fenêtre, à la droite d’une jeune fille au teint pâle, à la chevelure d’or, qui semblait être sa petite amie. Lui avait une bonne touffe de cheveux sur son visage métissé. Elle avait une cage sur ses genoux, avec un chat à l’intérieur. Elle me demanda si cela constituait un dérangement pour moi, d’une manière ou d’une autre. Mais non, j’ai toujours adoré les chats, même que ma maman n’a jamais voulu m’en acheter, et puis quand elle a enfin dit oui c’est la concierge qui a dit que comme il y avait beaucoup de personnes âgées allergiques aux chats dans l’immeuble, ce ne serait pas possible. La fille trouva cet argument bizarre, vu que rien n’obligeait lesdites personnes âgées à venir nous rendre visite, et je me souvins que je n’avais jamais entendu la concierge sur le sujet, mais que c’était un discours rapporté par ma mère. Puis la fille demanda à Pierre s’il ne voulait pas s’assoir. Il refusa d’alterner, se contentant de poser son postérieur droit sur l’accoudoir gauche de sa copine. Ils se disputèrent alors au sujet de l’appellation du carton à dessin de la demoiselle, auquel celle-ci préférait affubler le substantif « farde ». Ce mot nous vient tout droit du Nord Pas-de-Calais, et lorsque je fus prié de trancher sur sa pertinence, je convins qu’il était plus rapide à prononcer que « carton à dessin », mais que le « arde » irritait le tympan. Je me trouvai tout d’abord dans une position assez inconfortable, ne sachant pas si cette première sollicitation me donnait le droit d’intervenir tout le long du trajet au sujet de leurs discussions. Je compris vite que oui, et bénis cette occasion unique de pouvoir ranger mes écouteurs.
Pierre et Alicia étaient étudiants dans la même école d’art à Epinal, à quelques kilomètres de Nancy. D’où la farde. Quelques rangées derrière nous, Anis s’amusait à me crier des gros mots en arabe tunisien. Il ne s’imaginait sans doute pas que j’allais en donner la traduction intégrale à mes compagnons de siège, à qui je fis croire qu’il avait le syndrome de Gilles de la Tourette. Ou plutôt, Jibril de la Tourette, comme on l’appelle en Tunisie*. Je n’étais pas peu fier d’avoir pu passer une douille pareille (même si, avec le recul, il est probable que l’acquiescement d’Alicia à cette affirmation relevait plus de la politesse que d’un excès de crédulité). C’est à ce moment qu’une voix annonça la disponibilité de snacks en tous genres dans le wagon-restaurant. Pierre nous raconta une blague convenue sur le prix de telles denrées alimentaires, à laquelle Alicia et moi-même éclatâmes de rire. Lorsqu’elle regardait son compagnon, Alicia avait l’œil qui brillait.
Mais lorsqu’ils me parlèrent de leur soirée de la veille, au cours de laquelle Pierre avait tout essayé pour attirer l’attention d’une certaine Jessica, je compris que le « et » dans « Pierre et Alicia » ne voulait rien dire. Alors pourquoi Pierre avait-il lui aussi l’œil qui brillait lorsqu’il regardait Alicia ? Le contrôleur passa dans notre wagon, et vint toucher deux mots à la jeune fille à propos de son chat (c’était une chatte, en fait). Apparemment, elle avait oublié de payer un supplément de cinq euros pour faire voyager l’animal. Toutefois, le contrôleur n’insista pas, et on l’entendit aussitôt sermonner un monsieur chauve à cause de sa valise qui dépassait trop. Puis nous parlâmes de nos destinations respectives, et nous nous lançâmes dans le débat de savoir quel quartier parisien était le plus parisien de tout Paris. « Qu’est-ce que tu en sais, la Lilloise ? » Alicia feignit de bouder à cette provocation gratuite de Pierre. Derrière, j’entendis Anis crier un autre gros mot, ce à quoi la chatte répondit par des miaulements indignés. Le contrôleur jeta des regards noirs dans notre direction avant de quitter la rame.
Ce fut le premier trajet où Paris arriva trop vite à mon goût. Le monsieur chauve et sa grosse valise étaient déjà sur leur starting-block, au coude-à-coude avec un jean slim affublé d’un couvre-chef signé 50 cent. Ce dernier finit par l’emporter, et passa en premier, tandis que le monsieur chauve ruminait sa défaite en tirant violemment sa valise à roulettes. Le pied gauche de Pierre en fit les frais, et, pendant une fraction de seconde, le jeune homme sembla vouloir objecter quelque chose de fort discourtois, mais il jeta un coup d’œil à sa voisine de droite et se ravisa. Finalement, nous parvînmes tous les trois à nous sortir de la cohue de voyageurs étrangement empressés de fouler le bitume parisien. Puis nous nous dîmes au revoir comme les conventions sociales l’exigent pour des personnes qui font connaissance dans un TGV, c’est-à-dire sans nous échanger ni nos numéros de portable ni « nos facebook ». Un adieu en bonne-et-due forme scella notre séparation, et je partis retrouver Anis, tout en me demandant comment la relation Pierre-Alicia évoluerait dans un futur proche.
A.H.