Merci géographie, merci chimie

Deux réponses assénées avec assurance, deux réponses dont j’étais parfaitement convaincu de la justesse comme je le reste après tant d’années, comme je le reste ce jour où je me permets de prendre le lecteur à témoin, deux réponses qui me valurent les moqueries de mes enseignantes et, en conséquence, les quolibets de mes camarades, deux réponses convainquirent mon esprit poupon qu’il lui faudrait s’exiler loin, très loin de l’arbitraire par lequel on semblait décréter la véracité de telle ou telle proposition dans ces matières, faute de quoi il risquerait de s’y diluer. Et cet esprit de contradiction, ce fougueux félin qui a agacé tant de mes enseignants parce qu’il ne se soumet qu’à la démonstration implacable, j’y tenais déjà bien assez pour ne pas le laisser dompté sous le fouet d’une pensée de cirque… Cet esprit de contradiction qui continue d’agacer, de mordiller, de griffouiller tant de proches que je devrais parfois faire l’effort, par amour, de laisser me persuader, à défaut de me convaincre.

6ème C, cours de géographie. Mme F, qui venait de nous donner la définition d’île, « surface de terre entourée d’eau », nous demandait quelle était la plus grande île du monde. « C’est l’Australie, madame ! – Très bien Juliette. » (Désolé, je ne me souviens plus de ton prénom, tu t’appelleras Juliette). Je souriais dans l’ombre, avec la certitude d’avoir, dans ce que je m’apprêtais à dire, la raison de mon côté. « Oui Ayoub ? – Madame, si on reste fidèles à la définition, ce n’est pas l’Australie, mais l’Europe-Asie-Afrique. Ou du moins, si vous voulez tenir compte du canal de Suez (est-ce que Constance me regardait d’un œil admiratif pendant que je parlais du canal de Suez ? non, même pas), le bloc Europe-Asie. L’Australie est minuscule à côté. – Haha mais n’importe quoi, tu n’as pas le droit de prendre des continents ! » Et pourquoi n’avais-je pas le droit, je vous prie ? Cette première sensation d’être trahi par l’énoncé me rapprocha un peu plus d’une matière où les définitions revêtent un caractère autrement plus sacré, impossibles à balayer ou à détourner d’un négligent revers de main en déclarant avec nonchalance « n’importe quoi ». Bien sûr, des considérations géologiques – peut-être tectoniques ? – eussent pu m’être opposées pour enrichir la définition. Tenez, pour un enfant de sixième, un amendement à la définition comme « on admettra qu’une île n’englobe pas un continent » eût parfaitement fait l’affaire. Mais, quelle qu’elle soit, la définition doit être respectée. Et, quitte à m’expliquer que je n’avais pas les outils nécessaires pour en comprendre l’étendue à ce moment-là, il eût été appréciable de ne pas me faire douter sur ma logique d’alors, qu’avec le recul je chéris avec une immense fierté.

5ème B, retour des DM de chimie (pas celui où je laissai Laurent et Vincent copier, le premier ayant eu l’intelligence de reformuler mes réponses pour avoir 20, le second m’ayant fait obtenir, avec lui, le seul 0 de ma carrière). Cette fois-ci, 19/20. Voyez où je perdis le point : dans le DM, une matière homogène était définie comme une matière dont on ne peut distinguer à l’œil nu dont on ne peut distinguer à l’œil nu les différents composants. Venaient ensuite les questions suivantes: le lait est-il une matière homogène ou hétérogène ? Avec un joli verre de lait en illustration. Homogène, bien évidemment. C’était bon. Photo suivante : une goutte de lait au microscope optique à balayage (ou un truc du genre, j’ai perdu la main depuis le temps) faisant apparaître un certain nombre d’éléments disparates. « Cette fois-ci, le lait est-il une matière homogène ou hétérogène ? » Je savais ce que l’on attendait de moi mais, par souci de vérité, décidai de passer outre. « Homogène », avais-je écrit en jugeant bon de m’expliquer : « puisqu’à l’œil nu, on ne distingue toujours pas les substances qui composent le lait ». La remplaçante de Mme B. ne voulut rien savoir. Tenez, si elle m’avait répondu quelque chose de meta, comme « oui mais la photo sur ton DM, tu la regardes bien à l’œil nu, n’est-ce pas », j’eusse pu en rire de bon cœur, voire accepter cet effort de prolongement par continuité. Non, rien de tout cela. L’arbitraire pur et simple. C’est comme ça et puis c’est tout.

Mauvais pastiches d’objectivité, foyers de tergiversations grimées en règles sérieuses, matières inhospitalièrement souples, merci d’avoir jeté sans ménagement mon jeune esprit dans les bras rigides et donc pour moi si accueillants de la mathématique.

Quant à toi, physique, très chère physique, tu ne perds rien pour attendre. Je parlerai de toi un autre jour.

A.H.

Si vous n’avez pas encore le loisir comme votre vieux serviteur de les regarder dans le rétroviseur de la nostalgie, travaillez bien toutes vos matières, hein…