Que Paris vous ait rendus déraisonnablement blasés, au point d’en être ennuyeusement blasants, je le conçois sans problème. Que le siècle ait atrophié votre capacité d’émerveillement, je veux bien me le figurer aussi. Que dis-je, j’en souffre un petit peu plus chaque jour qui passe. Mais qu’un soir de début d’hiver, j’entre en trombe dans votre épicerie de quartier, que je demande, de but en blanc, au commerçant à moitié endormi sur son comptoir : « excusez-moi de vous déranger, il est à vous ce crabe ? », que son regard vitreux et les vôtres considèrent à peine le crustacé que j’abrite dans ma main en essayant tant bien que mal de ne pas me faire pincer, qu’ils s’attardent bien plus longuement sur mon short en inadéquation totale avec la saison, que vous retourniez à vos emplettes insipides comme s’il était parfaitement naturel de récolter un crabe sur l’asphalte de cette piste cyclable au pied d’un métro aérien, qu’enfin votre épicier me réponde simplement, sans la moindre passion dans la voix, « non », en continuant de surveiller mes gestes d’un air suspicieux, tout cela, pardonnez-moi, citadins scandaleux, est inenvisageable.
Nan mais je tiens vraiment un crabe dans ma main, punaise. Un crabe vivant, en plein Paris. En plein hiver. Non mais tout à l’heure tu as dit début d’hiv… – LAISSE-MOI FINIR. Un crabe, animal estival par excellence. D’ailleurs, la mer en elle-même n’est-elle pas estivale ? La mer en-dehors de l’été, ça existe déjà ? Bien sûr que non, et de toute façon, il ferait trop froid pour s’y baigner (je surjoue moi-même le citadin scandaleux pour laisser croire à mes lecteurs des villes que mon insulte du dernier paragraphe n’était pas sincère).
Et toi, l’épicier ! Est-ce trop demander d’attendre qu’au moins, tu accompagnes ta froideur désagréable, d’un trait d’esprit que je n’aurais manqué pour rien au monde à ta place ? Quelle autre occasion auras-tu dans ta vie de rétorquer à un importun « je suis l’épicier arabe certes, pas l’épicier à crabes ! » Ou alors « c’est bon on a compris ton numéro, laisse mes clients tranquilles, tu ne vois pas que tu t’un crustacé comme ça ? » Voyez comme ma rencontre pourrait sublimer la vie d’un tas de gens, et voyez comme ils manquent leur rendez-vous…
Quant à ce short troué, ces baskets boueuses, ces cheveux encombrés de brindilles… Je courais, ne vous déplaise ! Mais je l’avoue volontiers, cette négligence vestimentaire peut, malgré le CRABE QUE JE TIENS DANS LA MAIN ET AÏE IL M’A PINCÉ BON SANG, me donner un aspect quelque peu racailleux. Non, ma tenue n’est pas aussi soignée que le jour de ce délit de faciès caractérisé, lors de ce contrôle de police particulièrement rigolo dont il faudra qu’on reparle plus en détail. Petite chemise de prof, petit sac de prof en cuir marron qui se tient à la main, petites chaussures assorties au sac, petit footing à huit heures du matin à la correspondance des Halles pour ne pas arriver en retard, petite voix narquoise d’agents du maintien de l’ordre : « op op op, alors comme ça on est pressé ? » (à huit heures du matin entre deux RER, oui messieurs, il arrive que l’on soit pressé) Nous en reparlerons, mais dans l’attente, n’acablez pas toute une profession, ne les mettez pas tous dans le même panier en criant « à craaabes » !
Oui, cette histoire de crabe a vraiment eu lieu, non je ne l’ai pas forgée de toutes pièces pour justifier ces jeux de mots honteux (je n’en crois pas un mot, je les trouve magnifiques), et enfin oui, lecteur, je sais, ce crabe doit être tombé du camion au sens propre, d’un camion qui livrait à un poissonnier dans le quartier, et il n’y a donc rien de bien exceptionnel à tout ça. Blasé blasant va.
A.H.